samedi 15 février 2014

Le Roman Feuilleton

Aventures vénitiennes
L'Alcyon de Nanard
Chapitre 2: Sanson et Guidon (suite)



La Pontiac, si agréable sur les grandes nationales et les autoroutes, n'était absolument pas adaptée aux petites routes bombées, inconfortables et sinueuses du Limousin. Trop rétive, trop molle, trop lourde. A chaque virage, et même à chaque freinage, Tony Beau-Gars devait s'arc-bouter sur le volant pour ne pas se retrouver au fossé. 

Tony, c'était le prototype de l'homme à tout faire marseillais : calamistré, affichant une élégance tapageuse, la discrétion était aussi absente de son esprit que la diplomatie. Jusqu'alors, il avait travaillé dans la cité phocéenne au service de Monsieur Patulacci, son mentor, qui l'avait pris sous son aile et formé aux bonnes pratiques du milieu, ainsi qu'aux finesses de la conduite rapide... et discrète.
De fait, Tony avait fait le chauffeur sur plusieurs jolis coups, qui tous s'étaient terminés sans encombre. Preuve de son talent. Les flics le connaissaient, mais n'avaient jamais réussi à le serrer. Et son palmarès ne comportait que quelques lignes, témoignages révolus d'une adolescence turbulente dans un immédiat après-guerre propice aux affaires.
Voici quelques mois, Monsieur Patulacci, son patron, s'était trouvé en dette envers les grenoblois. Une affaire d'honneur. Alors, en plus d'un dédommagement sonnant et trébuchant, il leur avait prêté Tony pour leur prêter main forte. Aussitôt versé sur les affaires limougeaudes de ces messieurs, il n'avait jamais mis les pieds en Isère.
Et même si Limoges était une bourgade frisquette et peu active par rapport à Marseille, Tony avait rapidement pris ses marques. Il faut dire que, sans être une sinécure, parce que ses nouveaux employeurs montaient régulièrement sur des coups sérieux, la vie n'était pas si désagréable par ici : les dames l'avaient accueilli à bras ouvert, et il avait table ouverte dans tous les clandés de la ville.

Les dames... Tony, qui venait de se rallumer une Camel, laissa brièvement un sourire se dessiner sur son visage à leur évocation avant de lâcher un juron. Le sourire se transforma en rictus lorsqu'il aborda, bien trop vite, le virage suivant. Non, vraiment, la Pontiac n'était pas faite pour ces routes de nabus.
De plus, Tony commençait à sentir la fatigue : il avait roulé pratiquement toute la nuit, et la plupart du temps à tombeau ouvert. Et il n'était pas habitué à cette grosse berline américaine que lui avaient prêté les grenoblois pour sa course. Lui, il préférait sa Salmson, plus vive et sportive, avec laquelle il se serait régalé dans ces secteurs mal pavés.

Mais l'heure n'était pas aux rêvasseries. Sa mission consistait à faire Limoges-Bordeaux et retour dans la nuit, pour une livraison. Après être monté comme un bolide livrer le colis sur les quais de Garonne, il lui fallait maintenant rentrer, aussi vite que possible, mais en prenant les petites routes : l'alerte avait sûrement été donnée, et il n'avait pas envie de tomber sur un barrage de flics.
Tony Beau-Gars ne savait pas exactement de quoi il retournait, mais il obéissait aux ordres. Sans poser de questions. C'était un pro. Un homme. Et un chauffeur de première. Les pneus crissaient et la grosse Pontiac maintenait une cadence étonnamment élevée sur les étroites départementales entre Dordogne et Haute-Vienne.
Il savait que ses patrons avaient tenu pas mal de réunions discrètes, dernièrement, avec des gars qui n'étaient pas du cru. Apparemment, c'était pour un sujet sérieux. Lui n'était pas dans le secret, mais il ne cherchait pas à se renseigner. Pas son blaud. Lui, il était là pour exécuter les ordres. Entre autres.

Même si les enchaînements de virages piégeux et la médiocre qualité du macadam maintenaient Tony éveillé, son esprit commençait à se tourner vers ce qui l'attendait dans moins d'une heure, dans un studio de la rue Baudelaire... Il s'imaginait des séquences torrides, divaguait d'une partenaire possible à l'autre...
C'est sans doute pour cela qu'il le vit trop tard, ce putain de bahut de lait, posé au milieu de la route à la sortie d'un tournant. Tony écrasa la pédale de frein tout en contrebraquant, il savait comment la bagnole allait réagir... Les pneus hurlèrent, la Pontiac se déhancha avec une étonnante vivacité...

Le temps sembla se démultiplier puis s'accélérer à nouveau, comme pour rattraper son propre retard... La voiture s'écrasa lourdement, par le côté, contre l'arrière de la citerne dans un long song mat, qui résonnait encore lorsqu'elle s'embrasa d'un bloc.
Tony Beau-Gars n'eut même pas le temps d'avoir peur. Ou mal.

Le routier, abasourdi par la violence du choc, contemplait fixement sur la route, à quelques mètre du brasier, un objet qui avait été éjecté dans le choc... Une chaussure de petite fille.

A Suivre ...


© - France – 2013 – Bruno Deléonet pour Scotapowa Rumble – 06 87 16 82 38 – bruno.ledm@gmail.com

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